Que faire de la dette des États africains ?

Cahier d’Ayeri N°1 : La question de la dette des États africains

Ayeri Advisory est un cabinet de conseil en Transformation et en Stratégie. Fondé en septembre 2019, il est spécialisé dans l’accompagnement de l’internationalisation des organisations entre l’Europe et l’Afrique. Son ambition est de créer des ponts entre ces deux continents complémentaires en mettant au cœur de la stratégie d’organisation de ses clients, l’humain et l’écologie. Bienveillance, confiance, partage sont les valeurs que nous partageons et souhaitons partager avec votre équipe et à votre projet.

Ayeri Advisory a décidé de se concentrer un fois par mois sur un sujet d’actualité ou de fond concernant le continent africain et de l’analyser en détail. Les « Cahiers d’Ayeri » sont ainsi des études de cas qui se concentrent sur des actions, des opinions ou des stratégies d’opérateurs économiques aux résultats souvent positifs ou menant à une réflexion pour entretenir un nouveau regard sur le continent.

Cette semaine, le Cahier d’Ayeri a décidé de rebondir sur les propos appelant à un allègement de la dette et à plus de solidarité de la communauté internationale envers les États africains, tenus lors d’un sommet politique de haut-niveau ce mardi 19 mai. Organisé par le New York Forum Institute, il a réuni les cinq chefs d’États africains Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, lssoufou Mahamadou du Niger, Macky Sall du Sénégal, Uhuru Kenyatta du Kenya et Julius Maada Bio de Sierra Leone – lesquels ont tenu un discours faisant écho à celui déjà porté par le Premier Ministre d’Ethiopie et prix Nobel de la Paix en 2019 Abiy Ahmed. Dans « Un plaidoyer pour l’Afrique » publié le 1 mai 2020 sur la plateforme Project Syndicate, ce dernier déclare : « jusqu’à la semaine dernière, les pays africains dépensaient davantage pour le remboursement de leur dette que pour la santé ».

Les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19 sur le continent africain

En effet, dans le cadre de la crise sanitaire mondiale déclenchée par l’épidémie du virus Covid-19 à partir de janvier 2020, les conséquences économiques des différentes mesures de confinement et de l’arrêt d’une partie des échanges mondiaux a eu d’importantes conséquences économiques en Afrique. L’Afrique, qui semblait jusqu’ici relativement épargnée par l’épidémie, en comparaison avec l’Europe ou les États-Unis, pourrait devenir un relai de l’épidémie si rien n’était fait à temps. En effet, à plus cours termes, ce sont les conséquences économiques qui frappent de plein fouet l’Afrique et hypothèquent la mise en place des dispositions sanitaires nécessaires pour éviter une seconde vague mondiale de l’épidémie partie d’Afrique.

Pour rappel, au niveau mondial au 12 mai 2020, l’épidémie compte plus de 4 178 156 cas confirmés, 1 456 493 guérisons et 286 353 décès. En comparaison, en Afrique au 10 mai 2020, l’épidémie compte 63 293 cas confirmés, 21 837 guérisons et 2 290 décès. Soit à peine plus de 1,5% des cas confirmés et moins de 1% des décès (0,8%). Mais alors que le continent africain avait enregistré une croissance de 3,4% en 2019, et que celle-ci devait atteindre 3,9% en 2020 selon la banque mondiale, les nouvelles prévisions du FMI tablent sur une récession de 1,6% de l’économie africaine.

Les mesures prises dans le cadre de la crise sanitaire constituent une première explication à cette récession au niveau des économies nationales. Ces mesures ont d’ailleurs tendance à toucher majoritairement les populations les plus vulnérables. De plus, les restrictions des déplacements au niveau mondial ont durement touché l’économie touristique. Nombreux sont les pays africains pour lesquels ces recettes sont vitales. C’est le cas des Seychelles qui vont enregistrer une récession de -10,8 %, de Maurice qui devrait enregistrer une récession de -6,8 % et du Cap-Vert avec une récession de -4 % prévue.

Aux mesures internes s’ajoutent les conséquences externes de la crise. Celle-ci étant mondiale et touchant principalement les pays importateurs des exportations africaines, la baisse d’activité dans ces pays risque de mener à une diminution des exportations africaines et donc des entrées de devises. Inversement, les perturbations dans la production des produits importés par les économies africaines pourraient mener à des pressions inflationnistes.

De plus, le contexte actuel a tendance à resserrer les flux de financement, pourtant d’autant plus nécessaires, vers les économies africaines. A cela s’ajoute le prix des matières premières qui plongent (mis à part l’or), avec le baril de pétrole brut à -37,6 dollars à la Bourse de New York le 20 avril. Ce plongeon du cours du pétrole rajoute une pression sur les économies des pays exportateurs d’or noir comme le Nigeria, l’Algérie et l’Angola. Le platine, le caoutchouc, le cuivre et le zinc souffrent également de l’atonie de l’économie mondiale, de la diminution des échanges et des transports et de la production. Ces pressions réunies sur les économies africaines freinent et menacent un investissement, déjà insuffisant, à la hauteur dans les mesures sanitaires nécessaires.

D’où part le mouvement appelant au moratoire de la dette ?

Dans un tel contexte, une idée a polarisé les discussions concernant la situation économique du continent face à la pandémie : la question de la dette des États. Introduite courant mars par le Président Macky Sall, puis début avril par une tribune publiée dans le média Jeune Afrique, elle rend compte d’un effort collectif des États africains de se réapproprier leur trajectoire économique, largement mise à mal par une pandémie qu’ils semblent pourtant surmonter avec le plus d’efficacité au monde sur le plan sanitaire.  

En effet, le 11 avril, plusieurs personnalités africaines – dont l’ancien PDG du Crédit Suisse Tidjane Thiam, l’ancien Président de la Banque africaine de développement Donald Kaberuka ou encore la Secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique Vera Songwe – réclament alors un moratoire de deux ans sur 115 milliards de dollars de dette souveraine africaine détenue par le secteur privé. Ce qui, dans des circonstances ordinaires, serait considéré comme un défaut de paiement. Les personnalités appellent alors le secteur privé à se joindre au moratoire prévu sur la dette bilatérale et multilatérale devant permettre de donner aux gouvernements africains la latitude budgétaire nécessaire pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Un appel qui sera par la suite porté par le président français Emmanuel Macron peu de temps après.

“[Tribune] Il faut alléger la dette africaine pour combattre le coronavirus” – Source : Jeune Afrique

Le 15 avril, dans une interview pour le média RFI (Radio France Internationale), il fait part de sa volonté d’accompagner l’action entreprise par ces personnalités, dont certaines sont membres de la Coalition Against Covid-19 (CACOVID) créée par l’Union africaine. Pour ce faire, il décide de réorienter une partie de l’aide française au développement (1,2 milliard d’euros) vers l’allègement des dettes bilatérales de certains pays africains. De plus, il affirme avoir négocié avec les puissances du G20 afin de faire preuve de solidarité envers les États africains et invite le Club de Paris, qui réunit les créanciers de l’Afrique, à déclarer un moratoire sur 20 des 32 milliards de dollars dus cette seule année, par 76 pays pauvres dont 40 africains. Une situation pénalisant la République populaire de Chine, première créancière des États africains avec 40% de la dette africaine (soit 145 milliards de dollars sur 365), mais qui représente une première étape nécessaire – bien qu’incomplète – aux yeux des dirigeants cités. Les organisations de Bretton Woods que sont le Fonds monétaire international et la Banque mondiale affirment également leur participation en prenant en charge le service de la dette durant quelques mois ou en prêtant aux États africains dont le budget est très lourdement au service de la dette et risquant d’être fragilisés par les conséquences de la pandémie.

De par sa nature intrinsèque et l’enchaînement de ces interventions, le débat sur la dette des États africains prend une ampleur internationale avec de multiples articles publiés dans les médias les plus suivis tels que le Financial Times, Bloomberg, Le Monde ou encore Les Échos – au sein desquels s’affrontent les opinions, y compris africaines, malgré un consensus continental toutefois constatable. 

Retour aux origines de la dette africaine et mise en perspective historique

À ce stade, il est important de rappeler ce débat n’est pas inédit et s’enracine dans les années 1960. À cette période, plusieurs pays africains ont hérité de dettes issues de la colonisation en plus de s’être endettés auprès de la communauté internationale afin de bâtir leurs nouveaux États. Si l’emprunt était alors abordable – grâce à des taux d’intérêts proches de zéro –, les conditions d’emprunt se retournent par la suite contre les débiteurs. En effet, les États africains qui avaient empruntés à des taux variables ont vu ces mêmes taux monter en flèche à la fin des années 70, à la suite des chocs pétroliers. Dès lors, ils sont contraints de rembourser à des taux très élevés une dette contractée à des taux très faibles, explique l’économiste et ancien ministre de la prospection togolais Kako Nubukpo. C’est ainsi que le débat sur l’insoutenabilité de la dette voit le jour.

L’un des moments forts de ce débat sera l’intervention du Président Sankara, lors de son Discours au Sommet de l’Organisation de l’Union africaine (aujourd’hui Union africaine), à Addis-Abeba le 27 juillet 1987. Dans une diatribe restée dans les annales de l’Histoire, il appelle ses homologues chefs d’États africains à refuser le paiement de leurs créances et à demander leur annulation dans un effort collectif contre « le joug de l’endettement » (Achille Mbembe). « Monsieur le président, allons-nous continuer à laisser les chefs d’États chercher individuellement des solutions au problème de la dette avec le risque de créer chez eux des conflits sociaux qui pourraient mettre en péril leurs stabilités ».

Bruno Jaffré : "Sankara, c'était le discours et les actes" - Le Point
Thomas Sankara – Source : Google Image

Si les conditions de ce discours étaient profondément différentes de celles vécues actuellement, tout comme son dénouement final, il est toutefois possible d’y voir certains parallèles. Notamment la volonté de Thomas Sankara de conjuguer l’action collective des États – ayant en tête qu’une initiative individuelle isolée n’aurait guère de chance d’aboutir. De l’avis de la Secrétaire exécutive de la CEA Vera Songwe ainsi que de l’ancien Premier ministre du Niger et PDG de l’agence de développement de l’Union africaine, l’AUDA-NEPAD, Ibrahim Assane Mayaki, il y’a aujourd’hui un véritable consensus autour du moratoire/de l’annulation de la dette. Autour de ce consensus s’est construit une action concertée visant à défendre les intérêts économiques des États africains dans un contexte de crise sanitaire mondiale dont ils sont les principales victimes des conséquences économiques.

C’est d’ailleurs le point que rappellera Tidjane Thiam en réponse aux propos du ministre béninois de l’Économie et des Finances Romuald Wadagni, qui déclarait le 23 avril qu’un allègement de la dette ou un moratoire pour le paiement des échéances « ternira davantage l’image des États et compromettra leur accès aux financements futurs ». Pour le franco-ivoirien, ceux qui n’adhèrent pas à la solution proposée risquent fort d’aller seul à Washington pour négocier.

Quelle spécificité pour la dette africaine ?

Au demeurant, le succès de ces négociations demeure sujet à caution aux vues de la nature même de la dette des États africains. Comme l’a expliqué l’ancien Premier ministre du Bénin Lionel Zinsou lors d’une conférence sur la soutenabilité de la dette africaine, la dette extérieure publique totale des États d’Afrique subsaharienne est détenue à plus de 40% par des créanciers privés. Lesquels ne semblent pas convaincus à l’idée de participer à l’effort de solidarité. Dès lors, comme le pointent à juste titre de nombreux analystes, l’annulation des dettes bilatérales et multilatérales publiques consisterait à « subventionner indirectement les créanciers privés » des États africains, dont les taux d’intérêts associés à ces dettes sont bien plus élevés que ceux proposés par les prêteurs publics et avec des échéances de remboursement plus courtes.

Dette : le Groupe de travail des créanciers privés en Afrique ...
Rencontres de Dakar – Source : Le Cercle des économistes

D’autant plus que les créanciers privés de l’Afrique semblent s’organiser dans le but de défendre leurs intérêts – notamment par la création du Groupe de travail des créanciers privés en Afrique (AfricaPCWG) – le 15 mai, représentant 25 gestionnaires d’actifs et institutions, pesant plus de 9 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion à l’échelle mondiale. Leur but est alors de privilégier une approche individualisée – « contrat par contrat –, rappelant aux États qu’une décision de défaut pourrait signifier une dégradation de la note d’emprunt, accompagnée d’un accès plus difficile aux marchés internationaux par la suite. Pour rappel, dès la publication de la tribune initiale du 7 avril, le directeur général associé de l’agence de notation Moody’s Matt Robinson avait déclaré au Financial Times (FT) que tout défaut, quel qu’il soit présenté, aurait probablement des implications en matière de notation.

Finalement, la question du moratoire de la dette africaine n’est pas nouvelle comme en témoigne l’intervention du Président Sankara, lors de son Discours au Sommet de l’Organisation de l’Union africaine, à Addis-Abeba le 27 juillet 1987. Si le sujet est encore d’actualité en cette période de crise sanitaire, c’est peut-être car les acteurs en faveur de ce moratoire ne sont jamais ceux dont le poids dans la dette africaine est le plus important. En effet, ni la Chine qui détient 40% de la dette africaine, ni les créanciers privés qui en détiennent 40 autre pour cents ne semblent disposés à céder à ce sujet. Au contraire, ces derniers mettent plutôt en avant le défaut de paiement que cela représenterait et les conséquences en termes de notation d’emprunt que cela aurait pour les pays africains. La spirale de la dette n’a ainsi pas meilleur exemple et l’Afrique en paie le prix depuis les années 1970. Si aucune solution n’a encore été trouvé à ce niveau, c’est peut être parce que la solution n’est pas d’ordre financier mais éthique.

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